DÉMARCHE ARTISTIQUE

 

Ce qui se passe « entre » est un espace tensionnel rempli de mouvement, d’instabilité, de devenir.

 

La création chorégraphique requiert un engagement total de l’être dans l’instant, avec tout ce que nous sommes, là. Un moment sacré partagé avec un public, avec des collaborateurs et dans le vertige d’être face à soi-même. Je m’intéresse à la posture d’écoute, d’introspection, à l’accueil des sensations et à l’accueil de l’autre, essentiels à la création interdisciplinaire. En passant par le corps, j’explore la tension fertile de l’« entre » : elle se révèle entre les états de corps, entre les traditions, entre les êtres, entre les disciplines artistiques et entre les divers rapport au temps.

 

Par son jeu constant de montées en tension et de relâchements explosifs, le flamenco attise en moi un état de désir, d’aller-vers, de tension intervallaire qui se renouvelle sans cesse dans un rapport érotique au vivant. Le flamenco m’a appris à percevoir la tension comme une constante adaptation, un mouvement vivant entre contraction et expansion, plutôt qu’une dureté qui freine le mouvement. Mes créations chorégraphiques se développent d’ailleurs dans la tension fertile, bien que parfois inconfortable, entre mon respect envers la tradition flamenca et le désir de créer hors des référents imposés par cette tradition. 

 

Mon rapport au mouvement s’est enraciné dans cet art rigoureusement codifié où la danse et la musique sont intimement liées et ceci a profondément influencé ma pratique. De fait, chaque projet est l’occasion d’élaborer, avec des co-créateurs issus de diverses pratiques, des référents communs interdisciplinaires autour desquels dialoguer. S’installer dans cet espace « entre » requiert une écoute mutuelle et un abandon à l’instabilité qui permettent de trouver un nouvel équilibre, ensemble.

 

En réaction à la pression et l’urgence du dépassement que je ressentais à vingt ans, j’ai choisi le flamenco parce que cette danse s’épanouit et s’enrichit avec la maturité. J’ai voulu me laisser le temps de devenir. Ce besoin est encore central à mes recherches : mes projets se développent sur plusieurs années, les pratiques somatiques et le Butoh nourrissent à mon approche du mouvement pourtant axé vers le corps sonore et nerveux (flamenco, gigue), et ce besoin d’explorer d’autres rapport au temps se révèle au cœur même des sujets qui m’interpellent. Ainsi le mouvement des marées (« Èbe »), le lent déploiement des bryophytes (« Bruissement de mousses »), le temps et la perte inhérents à toute gestation (« 4kg » et « Ce qui émerge après (4kg) » : des phénomènes macroscopiques et microscopiques qui influencent nos vies, au-delà de nos perceptions quotidiennes. L’exaltation éprouvée en découvrant la fragilité poignante des choses (mono no aware) résonne fortement avec ma démarche artistique qui exprime, souvent malgré moi, une certaine mélancolie.

 

BIOGRAPHIE

Sarah Bronsard est une chorégraphe et artiste basée à Montréal. Elle trouve son terrain le plus fertile dans le flamenco et sur la scène de la danse contemporaine, après avoir appris le violon pendant l'enfance, étudié le verre soufflé et les arts numériques en parallèle avec une carrière de peintre.

 

À travers diverses collaborations musicales, robotiques et chorégraphiques, son travail prend racine dans la danse flamenco afin de dialoguer à travers le rythme, l'intensité, le contraste et les codifications. Ses projets ont été présentés au Québec, en Europe (France, Pays de Galles, Italie, Pays-Bas) et en Asie (Japon). Elle a reçu à plusieurs reprises le précieux soutien du CAC et du CALQ, des «Mécènes Investis pour les Arts», le prix de la «Meilleure création originale» du Cirque du Soleil et le prix David-Killbrun en 2020. Parallèlement à sa pratique chorégraphique, elle a été interprète pour la compagnie de gigue contemporaine ZEUGMA et elle a complété en 2019 une thèse de maîtrise en recherche-création au Département de danse de l'UQAM autour des enjeux de l'intercorporeité dans la relation interartistique.

 

Elle fut récemment en résidence de création au «Tokyo Arts and Space Residency» (Japon) grâce au soutien du CALQ pour initier une recherche autour des mousses dans la culture, la spiritualité et l'esthétique japonaise. Cette recherche nourrit la pièce en devenir "Bruissement de mousses". Elle mène également une recherche sur la rencontre, au sein d'une même corporéité, entre les deux traditions dansées que sont le flamenco et la gigue dans le projet "Dans l'écho des racines". 

crédit photo : Anne-Marie Baribeau
crédit photo : Anne-Marie Baribeau